Gilles Bellavance (frère de Sœur Louise)

Gilles Bellavance (frère de Sœur Louise)

LE SILENCE Le silence sera peut-être un jour la plus belle conquête de l’être humain. Aujourd’hui, notre monde tapageur n’aime pas le silence. Derrière l’universel bavardage se cache souvent un [...]

LE SILENCE

Le silence sera peut-être un jour la plus belle conquête de l’être humain.

Aujourd’hui, notre monde tapageur n’aime pas le silence. Derrière l’universel bavardage se cache souvent un désarroi sans nom. Mais chez le Sourd, le désarroi déjà connaît son nom. Car la consigne du silence est, celle-là, pour ainsi dire de rigueur.

Il y a deux types de sourds, deux genres, deux espèces : ceux qui le deviennent et ceux qui sont nés comme ça, par hasard ou autrement. Chez les premiers, le verdict, un beau jour, tombera dru : « Voilà, ça y est, votre surdité est malheureusement progressive et irréversible pour longtemps. Faut s’y faire ! » Et on s’y fait comme on dit, on se résigne comme de raison car on réalise qu’il est encore possible de respirer sous l’eau. On sait qu’il est encore possible de penser dans sa langue maternelle, que l’œil prendra la relève de l’oreille, que la surdité montante dégagera la vision.

Le préjugé tenace qui nous agaçait tant et qui voulait que l’image vaut mille mots ne nous semble à présent si ridicule : dans l’enceinte sonore, l’écriture détient la clef qui ouvre toujours les portes de la prison.

Mais pour les autres, pour ceux-là qu’on reconnaît comme des « Sourds profonds », la surdité n’est pas un livre temporairement fermé par le temps, c’est un abîme sans fond, étranger à jamais à tout langage « entendu », à toute histoire partagée. Dans cette abîme de pauvreté, s’abîme la parole qui est désarroi et limite de nous-mêmes. Terrible et divin silence qui, lui, aussi, n’a peut-être pas de nom.

S’occuper de ceux-là, c’est d’abord renoncer au privilège de la parole usuelle, parfois même aux signes les plus élémentaires. Ici, seul le silence peut atteindre le silence, cette assomption mystérieuse du cœur, parole ineffable au-delà de tous les sens, qui prend sa source dans cet abîme de pauvreté.

La poésie qui s’abreuve à cette source s’exprime par le cœur; elle est cette « sœur de charité » dont parla Rimbaud qui, lui-même, parvenu à l’horizon de tous les discours, dresse en elle, l’amour, cette parole du plus haut silence !